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 Abdessalam Yassine (1928-13 décembre 2012 )

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ali



Messages : 319
Date d'inscription : 07/07/2008

MessageSujet: Abdessalam Yassine (1928-13 décembre 2012 )   Ven 21 Déc - 1:05

Abdessalam Yassine (Cheikh Yassine selon ses proches et sympathisants d'Al Adl Wal Ihsane), né en 1928 à Marrakech et mort le 13 décembre 2012 à Rabat1, est un pédagogue et religieux marocain, il est le fondateur et chef spirituel du mouvement islamiste marocain Al Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance).
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Biographie
Il est né en 1928 à Marrakech, d'une famille originaire du village Haha dans le Souss. Il commence sa carrière en tant qu'inspecteur de l'enseignement secondaire, il devient ensuite directeur du centre de formation des instituteurs à Casablanca.
En 1965, il se tourne vers le soufisme où il suivra les enseignements du cheikh Abbès. Deux ans plus tard, il obtient un poste de haut fonctionnaire à l'Administration centrale du Ministère de l'éducation nationale à Rabat. Très vite, il abandonne cette fonction et retourne auprès de cheikh Abbès. À la mort de ce dernier, il observe des changements d'orientation au sein de la confrérie soufie, ce qui le pousse à quitter définitivement la zaouïa avec Ahmed Mellakh et Souleimani Alaoui.
Fin 1973, il lance son mouvement et se fait connaitre en adressant une lettre au roi Hassan II « al-Islam aw Attoufane » (L'islam ou le déluge), où il conviera le roi à l'islam, retour fidèle à ses origines de descendance : Mahomet, en ces termes :
« Balaie les partis politiques et viens qu'on s'assoie ensemble : toi, moi et l'armée ! ».
Jugée déplacée par l'entourage du roi, il est arrêté sur ordre royal et passera 42 mois en asile psychiatrique, jusqu'à sa relaxe en 1979. Malgré l'absence de soutien des politiques et associations humanitaires, il continue son engagement dans une approche islamiste fondamentaliste. Ces années difficiles lui apportent une influence grandissante. En effet, le ralliement de Mohamed Bachiri, imam et enseignant connu dans les milieux populaires de Casablanca, lui apporte le soutien des jeunes, chômeurs, ouvriers et étudiants, et l'aide à construire et à développer Al Adl Wal Ihsane.
Lors de la Révolution iranienne, il en souligne certains traits, qu'il juge méritoires quant à l'éducation profonde de la population et à la bravoure des troupes de la révolution, voyant dans cet évènement un espoir de réforme dans le monde arabo-musulman. Il reviendra néanmoins sur cet enthousiasme quelques années plus tard dans son livre Islamiser la modernité, constatant le résultat de cette révolution.
Abdessalam Yassine édite en 1983 un journal bientôt interdit, cela lui vaudra une nouvelle arrestation, et une condamnation à deux ans de prison pour atteinte à la sureté de l'État. Il relance son mouvement en 1987, Hassan II décide alors de l'assigner à sa maison de Salé.
Jusqu'en 2000, il restera assigné à sa résidence, parallèlement, des émissaires du pouvoir proposeront un pacte et une reconnaissance mutuelle à condition que la royauté ne soit pas remise en question, cette proposition est finalement refusée par Abdessalam Yassine.
À l'arrivée du nouveau roi Mohammed VI, il renouvèle sa lettre de 1973, en adressant au nouveau souverain, par un envoi intitulé Mémorandum à qui de droit. De fait ce texte est attribué à sa fille Nadia. Il continue de tenir les rênes de son parti, alors qu'autour de lui des séances d'écoute vire à l'interprétation de ses propres rêves que certains qualifient de délirant, et qui sont repris dans les différentes formes de son mouvement. Selon les critiques, son mouvement Al Adl Wal Ihsane est entièrement centrée autour de sa personnalité.
Citations « Le jeune monarque, Mohammed VI, jouit d'un capital-sympathie évident auprès de la jeunesse marocaine. Celle-ci semble découvrir en lui un copain, un symbole de délivrance et une promesse fraîche d'un avenir meilleur. Pendant les premières semaines de son règne, et partout où sa campagne d'inauguration le conduisit, le jeune roi est salué avec un enthousiasme juvénile réel et débordant. [...] Les jeunes conseillers du jeune roi semblent vouloir conjurer le mal-être marocain avec les incantations médiatiques. À défaut de pouvoir leur donner du pain et de l'emploi, donnons-leur du spectacle et distribuons-leur des sourires ! Même Néron faisait mieux en assurant le pain quotidien. Le spectacle venait après le pain. Les jeunes technocrates ne s'intéressent-ils pas aux leçons de l'histoire ? »
(Extrait du Mémorandum à qui de droit destiné à Mohammed VI)
• « Ceux qui ont intériorisé le modèle occidental de vivre se soumettent bien à un rituel quotidien et à un code de conduite. Leur temps est compartimenté et réglé. Leur santé physique et leur plastique ne les préoccupent-ils pas ? Ne courent-ils pas chez le médecin au moindre bobo ? Ne vont-ils pas chercher le moyen de préserver leur santé physique au prix fort ? Pourquoi leur santé morale et spirituelle ne les inquiète-t-elle pas ? Pourquoi ignorent-ils les maladies de leur âme ? Parce qu'ils sont modernes, laïques, majeurs et vaccinés contre le sermon fanatique, pardi ! »
(Extrait de Islamiser la modernité, chapitre Être Musulman)
• « [Le droit de la femme] à l'instruction est sans limites, ainsi que son devoir de participer à l'effort de sa société pour s'émanciper elle-même et pour libérer la nation musulmane des entraves coutumières et de la dépravation morale. En d'autres termes, elle a le droit d'être un être humain à part entière : digne et vivant dans la décence ! [...] La femme musulmane doit s'informer de ses droits, consciente et bien informée, elle devra revendiquer leur application. Personne d'autre ne peut faire cela à sa place. »
(Extrait de Islamiser la modernité, chapitre Être Musulmane)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Al_Adl_Wal_Ihsane


Dernière édition par ali le Ven 21 Déc - 23:54, édité 1 fois
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ali



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Date d'inscription : 07/07/2008

MessageSujet: Re: Abdessalam Yassine (1928-13 décembre 2012 )   Ven 21 Déc - 1:07

Enquête. Qui est vraiment abdeslam yassine ?
Yassine a eu une vie avant
Al Adl Wal Ihsane...(DR)
Son parcours, sa personnalité, sont riches d’étapes, et de détails, pour la plupart jalousement gardés au secret, qui sont autant de clés pour comprendre son ascension à la tête d’une association-épouvantail : Al Adl Wal Ihsane.

Le fabuleux destin de Abdeslam Yassine a commencé doucement, banalement, quand il a vu le jour en 1928 dans la région de Haha, près d’Essaouira. Berbère, issu d’une famille humble, Yassine a grandi dans une ambiance paysanne, loin des turbulences politiques qui secouent les grandes villes du royaume. Rien ne le distinguait alors de ses congénères de la campagne, si ce n’est son aptitude à apprendre vite et ses audaces verbales. Yassine fait l’école coranique avant de poursuivre, à 15 ans, sa scolarité à l’institut de Ben Youssef à
Marrakech, connu pour son enseignement religieux, mais qui sert aussi de pépinière pour les enseignants autochtones. Il y reste 4 ans et en sort, en 1949, avec le titre d’instituteur. Il part alors à El Jadida où il enseigne la langue arabe à "madrasat al-aâyane" (littéralement l’école des fils de notables). Yassine emprunte facilement les arcanes de l’éducation nationale, multiplie les affectations, qui l’envoient à Kasba, près de Béni Mellal, avant d’atterrir de nouveau à Marrakech, toujours en tant qu’instituteur d’arabe. Politiquement, son engagement est quasi nul. La déposition et l’exil de Mohammed V, suivis de l’intronisation de Ben Arafa, ne l’affectent guère. Alors que beaucoup de jeunes nationalistes, y compris dans le rang des enseignants, boudent l’école, multiplient les gestes de colère ou rejoignent tout simplement la résistance regroupée autour de l’Istiqlal, Yassine poursuit tranquillement son bonhomme de chemin. Et il grimpe les échelons. à l’indépendance du Maroc, il est promu inspecteur de l’enseignement secondaire. Le royaume, à l’époque, gâte ses cadres, pas très nombreux. Yassine fait partie du lot. En 1959, par exemple, il bénéficie coup sur coup de deux stages de formation respectivement en France et aux Etats-Unis, de 45 jours chacun. Yassine, logiquement, fait partie de l’élite du jeune ministère de l’éducation nationale. Il rédige et supervise, en compagnie d’autres cadres du département, une bonne partie des programmes de l’enseignement primaire. Dans les années 60, on trouvait ainsi des manuels scolaires citant à profusion un certain Abdeslam Yassine… Sur un plan plus personnel, l’homme se distingue par une élégance rare. Toujours rasé, bien habillé, Yassine porte le nœud papillon et roule dans de belles voitures. C’est un homme ouvert, marié à une femme d’origine tangéroise et dont le premier enfant, prénommé Nadia, voit le jour en 1961. C’est aussi un homme ambitieux, audacieux, qui n’hésite pas, par exemple, quand il dirigeait le centre de formation des instituteurs à Casablanca en 1958, à inclure l’enseignement de la musique classique parmi ses priorités ! L’homme n’est pourtant pas un adepte des bouleversements, qu’ils soient d’ordre idéologique, religieux ou politique.
Un témoin qui l’a bien connu à l’époque, l'Académicien Mohamed Chafik, résume la pensée de Yassine, dans sa première vie, de la manière suivante : "C’était un adepte d’un adage soufi, et que l’on retrouve aussi parfois chez les jésuites : l’oraison, pas la raison ! (addikrou, la al-fikrou). Pour moi, comme pour d’autres personnes qui le côtoyaient, c’était le signe d’une fermeture à tout esprit critique".
Le vrai tournant pour Abdeslam Yassine se situe en 1965, quand sa vie bascule du tout au tout. Yassine, d’après des confidences obtenues auprès de son entourage, vit des problèmes personnels. Son mariage, qui lui a déjà donné trois enfants dont deux garçons, ne fonctionne plus. Infidélités conjugales, comme l’affirment certaines voix, ou simples désaccords de la vie quotidienne, Yassine en vient à répudier sa femme retournée, depuis, à Tanger. Il se remariera plus tard avec son ancienne servante, devenue sa deuxième femme, qui lui donnera trois nouveaux enfants. L’homme s’est découvert une passion entre temps : la religion. à 37 ans, Yassine embrasse le soufisme, via la tariqa boutchichiya, dont il apprend le B.A-BA à Madagh, près de Berkane, auprès du cheikh Abbès, leader charismatique de la zaouiya. "Ses déboires personnels l’ont peut-être précipité vers le soufisme, confie ce proche, mais Yassine y fit montre d’une telle ardeur qu’il devint rapidement le bras droit du père spirituel du mouvement, le cheikh Abbes". Humainement, Yassine se retranche sur lui-même à mesure qu’il plonge dans le mysticisme, et se rapproche du père Abbès. Adieu l’homme ouvert, plutôt bon vivant des années 50. Le nouveau Yassine est un homme renfermé, qui parle bas et se dit de plus en plus "malade". Personne ne saura jamais rien sur la mystérieuse maladie qui semble ronger un Yassine qui fait le grand ménage dans sa vie. Vers 1967-1968, il obtient pourtant une super promotion en rejoignant l’administration centrale du ministère de l’éducation nationale à Rabat. Entre lui et le cabinet du ministre, il n’y a plus qu’un seul pas, quelques mètres, qu’il ne franchira jamais. Car Yassine s’absente de plus en plus, invoque inlassablement sa "maladie" et finit, carrément, par claquer la porte, peu après sa promotion. Il dédiera dès lors sa vie au soufisme, plus tard à la "politique". Son étoile grandit vite, et bien, à la zaouiya boutchichiya. Si bien que, à la mort du cheikh Abbes en 1972, Yassine fait partie des favoris logiques pour la succession. Ce n’est pourtant pas lui que les boutchichis plébiscitent mais Hamza, le fils de Abbès. "Yassine avait des ambitions légitimes, confie cet homme qui l’a connu à l’époque, mais, dans le fond, il ne se faisait guère d’illusions : Abbes, de son vivant, lui disait toujours d’obéir à Hamza, son fils. Il ne lui avait jamais rien promis. Les autres ténors de la zaouiya ne le portaient pas vraiment dans leur cœur, lui reprochant ses audaces verbales, surtout vis-à-vis du régime, mais aussi le caractère récent de son engagement dans le soufisme". Abdeslam Yassine est un cheikh surgi de nulle part qui s’est fait, en relativement peu de temps, une place au soleil (de la zaouiya). à la mort de Abbes, il prend le "maquis" et quitte la zaouiya. Il emporte dans ses bagages deux "apôtres", fidèles compagnons qui ne le quitteront plus jamais : Ahmed Mellakh et Souleimani Alaoui, deux enseignants comme lui. Sur les raisons de ce départ, Yassine expliquera à ses futurs disciples que "la tariqa sommeille, ses chefs ayant définitivement renoncé au jihad". Dès l’année d’après, en fin 1973, celui qu’on appelle désormais le cheikh prépare son acte de naissance politique : "Al-Islam aw Attoufane (l’Islam ou le déluge)" qui voit le jour en 1974. De quoi s’agit-il ? D’une très longue lettre adressée à Hassan II. Yassine alterne la nassiha (conseil religieux) et les ordres au roi. Le ton est étonnamment effronté (nous sommes alors en pleines années de plomb et Hassan II inspire une crainte infinie à tout le monde) mais la teneur politique est tout sauf rationnelle. Le cheikh, en s’adressant dans un passage à Hassan II, lui dit, littéralement : "Balaie les partis politiques et viens qu’on s’assoie ensemble : toi, moi et l’armée !". Le document est un manuscrit de plus de 100 pages, écrit dans un style parfois approximatif, mais qui ne manque pas de courage. Suicidaire, ou presque. Plusieurs copies sont faites clandestinement et l’une de ces copies atterrit dans le bureau du gouverneur de Marrakech, censé la transmettre au roi. La réplique ne se fait pas attendre : Yassine est arrêté presque sans délai. Les fidèles Mellakh et Alaoui aussi. Le trio est convoyé immédiatement à Derb Moulay Chérif où il subit un examen de situation. L’enquête s’avère infructueuse et la police, sur instructions directes du palais, prend la décision de relâcher les compagnons de Yassine et d’expédier le cheikh à l’asile psychiatrique de Marrakech. Une punition à peine plus clémente que le transfert, quelques mois auparavant, des mutins de Skhirat à Tazmamart ! Le cheikh passera en effet 42 mois à l’asile, privé de lecture et recevant des visites au compte-gouttes. Une véritable damnation. Jusqu’à sa relaxation, en 1979, aucun parti, aucune ONG ne se sont jamais portés à son secours. De là est né une cassure entre Yassine et l’ensemble de la classe politique, voire les ONG humanitaires. Le long exil "chez les fous" a façonné d’encore plus près la personnalité de Yassine. Il lui a aussi fait gagner, en contre-partie, de larges sympathies dans l’underground islamiste. à sa sortie en 1979, le cheikh quitte définitivement Marrakech et s’installe à Salé, pour se rapprocher de l’axe Casablanca-Rabat. Il a désormais la carrure d’un véritable leader, qui séduit et fédère autant par ses références à Dieu que par ses audaces politiques. Une deuxième "promotion" de disciples se greffe ainsi autour du rescapé. à la tête de ces nouveaux lieutenants, on retrouve un certain Mohamed Bachiri, imam (et enseignant) très connu dans les milieux populaires de Casablanca. En se ralliant à Yassine, Bachiri ramène avec lui une véritable armée de jeunes, chômeurs, ouvriers ou étudiants. Il devient pratiquement le bras droit de Yassine et l’architecte véritable de ce qui deviendra, plus tard, Al-Adl Wal Ihsane.
En 1979, Yassine trouve un nouveau tremplin politique avec la révolution en marche à Téhéran. Khomeiny instaure une république islamique en Iran ; Yassine y puise une raison de croire à l’avènement de la khilafat à la place de la monarchie hassanienne et, surtout, un argument pour séduire les foules. Le petit cercle réuni autour du cheikh s’agrandit considérablement. Yassine, qui n’a rien d’un tribun, parle peu, ou mal (il s’exprime essentiellement en darija), mais on parle de plus en plus de lui. Il écrit beaucoup. Les publications du cheikh se suivent et se ressemblent, vantant les mérites de la révolution iranienne et dénonçant le "mounkar" de la société et du régime marocains. En 1983, l’un de ses écrits parus sur un journal éphémère ("Assoubh") lui vaut une nouvelle arrestation. Cette fois, Yassine passe par le tribunal où il écope d’une peine de deux ans de prison pour atteinte à la sûreté de l’état. Un délice par rapport aux 42 mois de l’asile des fous à Marrakech. Yassine passe les deux années de prison entre Rabat et Kénitra, où il côtoie notamment les détenus d’Ilal-Amam. Malgré quelques approches, jamais le courant ne passera réellement entre lui et les amis de Serfaty, bien au contraire (lire encadré p.22). Deux années après sa sortie de prison, Yassine décide, en septembre 1987, de donner un nom propre à sa jamaâ : Al Adl Wal Ihsane. L’illuminé qui avait osé défier Hassan II en 1974 s’est définitivement installé dans la peau d’un chef islamiste. Le régime, en tout cas, le prend au sérieux. La preuve, le 30 décembre 1989, la police de Hassan II décide d’assigner le cheikh dans sa résidence de Salé, une manière de limiter ses déplacements devenus très importants à travers le royaume. Qu’à cela ne tienne, Al Adl Wal Ihsane a tissé sa toile aux quatre coins du pays, étendant son réseau à l’université et même parmi les RME. Le "parti" est solidement installé, fonctionnant sous la direction collégiale d’un Majliss Al-Irchad dominé par Bachiri, Fathallah Arsalane, Mohamed Abbadi et quelques autres. De décembre 1989 à mai 2000, Yassine reste assigné à résidence, mais continue de recevoir ses disciples, de plus en plus nombreux, avec ou sans le contrôle des policiers qui surveillent son domicile (lire encadré ci-contre). Ces onze longues années d’assignation ne seront interrompues que l’espace de quatre jours, en décembre 1995. Que s’est-il passé au juste ? La réponse est simple : Hassan II s’apprêtait à l’époque à recevoir l’Israélien Shimon Peres. Peut-être pour anticiper sur la colère de la rue, et sans doute aussi pour sonder les intentions de Yassine, le roi avait décidé de lever l’assignation. C’était un jeudi et, le vendredi, Yassine, qui n’a pas perdu son temps, s’est rendu à la mosquée de Salé. Son prêche sonne encore dans l’oreille des fidèles. "Yassine a dédié son intervention aux Juifs, se souvient un disciple. Il a dit en substance : si nous les recevons ici, les bras ouverts, que fera-t-on du Coran qui nous pousse à les éviter ? Doit-on changer le texte de Dieu ?". Incendiaire ! Le lundi, Yassine est de nouveau "verrouillé" dans sa modeste villa de Salé. Il le restera jusqu’en mai 2000, sans interruption.
De sa demeure à Salé, Yassine mène de longues négociations avec le régime de Hassan II. Les émissaires du roi proposent au cheikh "un pacte de paix mutuelle et une reconnaissance en tant que parti politique" mais exigent, en retour, que la jamaâ "ne remette jamais en cause le statut de commandeur des croyants dévolu au souverain". Selon un observateur qui a bien connu Yassine, "le cheikh s’est déplacé jusqu’en prison où certains de ses lieutenants du Majliss Al-Irchad étaient détenus au début des années 90, pour les consulter, avant de donner une réponse, déjà arrêtée, aux représentants du roi : ça sera non !". Sur le fond, Yassine et ses hommes refusent de "digérer" le statut de commandeur des croyants tel que Hassan se l’est taillé via les différentes Constitutions. Sur la forme, ils refusent de s’abaisser pour le baise-main traditionnel, rappelant que "on ne s’incline qu’une fois : devant Dieu" (Et accessoirement devant Yassine, pour ses fidèles). Mais le plus étonnant, dans cette révélation, est que Yassine était censé être en résidence surveillée, interdit de quitter son domicile… Jusqu’où sont allées, en fait, ces négociations et est-ce que Yassine a déjà rencontré le roi en personne ? Officiellement, ni l’un ni l’autre n’en ont jamais fait état. Même si certains soutiennent qu'au lendemain du coup d’état de 1972, Hassan II aurait accueilli une délégation de boutchichiyines venus lui apporter leur "baraka" et que Yassine en aurait fait partie…
à l’arrivée de Mohammed VI, Yassine se rappelle encore une fois au souvenir des Marocains, et du roi en particulier, en adressant à ce dernier un mémorandum retentissant : "Lettre à qui de droit". Comme avec Hassan II, 26 ans auparavant, le cheikh fait dans la nassiha et les instructions directes, invitant entre autres le jeune souverain "à restituer la fortune amassée (par son père) au peuple". Dans l’entourage du cheikh, les moins fidèles laissent entendre que la main de sa fille Nadia n’est pas étrangère à la rédaction du texte. Mais dans tous les cas, le cheikh bénéficie d’une levée de l’assignation à résidence peu après, en mai 2000. Redevenu libre de ses mouvements, Yassine reprend son bâton de pèlerin, effectuant des sauts jusqu’à son village natal de Haha. Sa villa à Salé, communément appelée Ad-Dar Lakdima (la vieille demeure originelle), où il réside en compagnie de sa femme et de quelques fidèles serviteurs, ne désemplit pratiquement jamais. Le cheikh se rend aussi régulièrement dans les deux villas voisines, qui appartiennent à la jamaâ, et dont l’une abrite régulièrement les rencontres d’Al Adl Wal Ihsane. Des rencontres où les commentaires politiques le disputent allègrement aux "séances d’écoute" largement dédiées aux rêves, visions et autres illusions optiques. Dans l’une de ces séances, par exemple, tenue à la fin 2004, une femme a confié au cheikh avoir vu (en rêve) la tête de Yassine sur le corps de Hassan II. Un rêve qui aurait reçu, par consensus, l’interprétation suivante : "La délivrance, via l’avènement d’un nouveau règne, est proche !". Au cours d’une autre séance d’écoute, une fidèle a confié avoir vu, en plein jour, le prophète monter dans un autocar qui faisait escale à Had Soualem, sur son chemin vers Casablanca…
Sur un plan plus politique, Yassine continue de tenir les rênes de son "parti", sans doute le plus important (par le nombre) de tout le royaume. Il est secondé par le fameux Majliss Al-irchad, sorte de conseil des sages, regroupé autour de Fathallah Arsalane, porte-parole officiel de la jamaâ, du fidèle Souleimani Alaoui, de Abdelouahed Moutawakil, qui dirige en même temps la da’ira siyassiya (équivalent d’un bureau politique) et surtout de Mohamed Abbadi, responsable pédagogique d’Al Adl et premier candidat à la succession de celui que l’on appelle "Sidi Abdeslam". Sans oublier la jeune garde dirigée par le tandem Abdessamad Fethi – Omar Aherchane. Un grand absent parmi tous ces hommes : Mohamed Bachiri, décédé en 1999, après avoir été éjecté de la jamaâ quelque temps auparavant. Ancien responsable d’Al Adl à Casablanca, celui qui a organisé le secteur estudiantin et les finances de la jamaâ, premier rabatteur et véritable poumon du parti, avait fini par dénoncer les méthodes de son maître : "Pour Bachiri, dit aujourd’hui l’un de ses proches, Yassine a reproduit, sur la fin, les égarements du cheikh Abbes de la zaouiya boutchichiya, en permettant l’ascension de sa fille Nadia, alias la Chrifa, et en réduisant le principe de la choura au strict minimum". Bachiri était à Yassine ce qu'Elyazghi a longtemps été à Youssoufi : l’éternel second, qui fait tout et piaffe d’impatience à l’ombre du chef. Il était aussi la seule voix autorisée qui refusait le penchant pour les "rêves" et les visions, si chers à la jamaâ. Bachiri, qui incarnait dans le même temps l’aile salafiste d’Al Adl, a sans doute payé pour l’ascension de Nadia Yassine, son plus farouche adversaire. Jusqu’où ira Nadia et sera-t-elle encore là à la mort de son père ? Jusqu’où iront les apôtres, si le maître au destin fabuleux venait à disparaître ?.


Par Karim Boukhari






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Abdessalam Yassine (1928-13 décembre 2012 )
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